Simplement nasa

Pour l’édition du mois d’avril, la Revista de la Universidad de México nous a demandé d’écrire un article. Chaque mois, la revue traite un sujet; cette fois-ci Abya Yala, les résistances depuis notre continent. Nous vous partageons ici le nôtre, Simplement nasas, qui, dans ce contexte, tombe à point nommé. Parce que nous, les peuples, nous sommes la vie simple, belle, savoureuse. Et ca, aucun pouvoir, aucun Etat, aucun président ne peut l’octroyer. Parce que ce que nous sommes, l’empire ne peut pas le contenir. Et parce qu’aussi une question fait irruption: Nous nous mobilisons pour renforcer le monstre ou pour l’affronter et lui barrer le chemin?

 

Por: Processus de libération de Uma Kiwe.

Peuples du Mexique et du monde, gens de tous les âges et de toutes les couleurs : c’est la brève histoire d’une lutte que nous allons vous conter ici. Et c’est depuis un recoin du monde nommé Nord du Cauca, en Colombie, que nous allons le faire. Nous, nous disons que cette lutte, nous ne la faisons pas seulement pour nous, mais aussi pour vous. A vous d’en juger. Et nous disons que les racines de cette lutte remontent au plus profond des temps. On va voir ça. Nous allons raconter à notre manière, avec le ton qui est le nôtre. Parce c’est déjà depuis la manière de parler, depuis la manière d’écrire qu’on lutte. Et pas seulement qu’on lutte, mais qu’on est. Vous verrez, la lutte vient ensuite. Et voilà sans plus d’introduction, notre brève histoire, la brève histoire de notre être et de notre lutte. L’une entre tant d’autres de notre chère Abya Yala, contée à notre manière, l’une entre tant d’autres de raconter une lutte. Ca commence comme ça:

Uma Kiwe

L’on raconte qu’au commencement deux souffles de vent se baladaient dans les hameaux de l’espace. L’un deux, qui était elle, allait de toute beauté portant avec elle une poignée de laine. L’autre, qui était il, flânait tout bien vêtu et tenait dans sa main un bâton d’or. Ils se virent de loin et quelque chose les attira l’un vers l’autre. Ils commencèrent à danser et se rapprochèrent peu à peu jusqu’à former un grand tourbillon. Ils échangèrent quelques mots : «Je suis Uma, la femme qui tisse la vie», dit-elle. «Je suis Tay, l’homme qui construit la vie» dit-il. Et ceux qui racontent nous racontent qu’ils tombèrent amoureux et formèrent un couple. L’on raconte que Uma y Tay nous donnèrent vie.

Uma et Tay, la mère créatrice, le père créateur, donnèrent corps physique à tout ce qui était auparavant énergie, esprit, mouvement. C’est ainsi qu’ils créèrent les nasas, c’est à dire tous les êtres qui existent. Commença alors un brouhaha que vous n’imaginez pas. Le désordre était total : les êtres se piétinaient les uns les autres, envahissaient les maisons des uns et des autres. L’un des créateurs prit la parole :

“Vous me faites honte, regardez comme vous vous comportez, regardez comme vous vous piétinez les cœurs. Bon maintenant, si vous voulez avoir une maison, vous devez vous embrasser, vous devez vous aimer.

Immédiatement, tous les êtres s’enlacèrent jusqu’à former une seule masse, comme un seul poing et ainsi se créa Kiwe, la ‘Terre’, la maison de tous.”

Kiwe prit forme peu à peu. Par ici les montagnes, par là les falaises, par là-bas les lacs. Kiwe était de plus en plus belle. Les créateurs choisirent Sek, le Soleil, comme compagnon de Kiwe. Ainsi naquirent toutes les filles, tous les fils de la terre, toutes les espèces. Kiwe prit la parole:

«Chacun de vous est l’un de mes enfants, et a maintenant son espace pour vivre. N’oubliez pas que vous êtes tous élevés au même sein, rattachés à moi, tous rattachés au même nombril».

Et c’est ainsi que chaque être habita sa maison et que le désordre devint harmonie. Bien sûr, avec quelques problèmes parfois, être planète, ce n’est pas un truc facile. Ce qui n’enlève rien à l’évidence : chaque être est parce que d’autre êtres sont : nous sommes, ensuite je suis.

Des milliers de millions d’années passent depuis la première danse et le mot résistance ne se pointe pas dans le chant de l’oiseau, dans le vol de la grue, dans la racine de l’arbre, dans le bourdonnement de l’abeille.

La Gaitana

Avec le temps, Kiwe, nous l’appelons aussi Uma, la Terre Mère. Elle, elle va, tranquille, comblée de joie, s’offrant la belle vie avec tous ses fils et toutes ses filles, jusqu’à ce que le chant de l’oiseau augure de mauvaises nouvelles. «Des gens étranges et mauvais vont venir» dit-il dans ses sifflements. Un matin de 1535 arrivent à Popayan les envoyés de Fransisco Pizarro –colon de l’empire inca-, une armée composée de soldats espagnols et «indiens». Commence alors la campagne de conquête dans le Cauca. Naît la résistance. La Colombie n’existe pas encore, il lui reste encore trois cent ans de gestation.

Le jour suivant, nous voilà indiens, pêcheurs, sans âme, nus, pauvres, esclaves, main d’œuvre. Dans la région de Timaná, de l’autre côté de la cordillère, un jeune désobéit à l’ordre du colon et celui-ci le torture jusqu’à le tuer. Il ne sait pas à qui il va avoir à faire. La maman du jeune jure de se venger. Elle parcourt les villages pour parler avec les caciques yalcones, guayaberos, nasas, andaquíes, pijaos, jusqu’à réunir une armée de vingt mille guerriers. C’est la maman Gaitana, qui fait se lever de cette manière en 1538 une résistance armée que nous maintenons durant 120 ans.

Quelques 27 ans avant le soulèvement, en 1511, Antonio de Montesinos, montrant les natifs d’une île des caraïbes, crache à la face de l’empire : «Et eux, ce ne sont pas des hommes ?». Maman Gaitana, elle, ne sait rien de l’humanisme. Durant 120 ans de plus, la résistance qu’elle impulse nous permet de continuer à être nasas, yalcones, guayaberos, pijaos, calocotos, tunubíos. L’empire ne parvient pas à nous séparer du nombril d’Uma Kiwe.

En 1700, nos caciques, face à la supériorité militaire de l’empire espagnol, décident de profiter des Lois des Indes et créer les «resguardos indígenas»(1) : une cage où il est possible d’être libre, en quelque sorte. Et, surtout, de se remettre de plus d’un siècle de guerre et d’épidémies. En dehors des réserves, commence la domination, l’empire s’installe. Dans le territoire nasa, maintenant appelé Nord du Cauca, il installe de grands domaines, des raffineries de sucre dans la vallée du fleuve Cauca, des fermes avec travail forcé et impôts ; il se servent des indiens comme montures pour Messieurs les espagnols, construit des villes sur le modèle des villes espagnoles, avec des rues en ligne droite, des places centrales, et des églises. L’empire change le visage de Uma Kiwe.

Abel Rodríguez, Ganagucha, 2018 Cortesía del artista y de Instituto de Visión

Colombia

Vers 1819 naît la Colombie. Quelques mois après, le 20 mai 1820, le récent congrès de Colombie, décrète la fin des resguardos indígenas, décret signé par Simon Bolivar lui-même. On voit déjà l’entourloupe. Ensuite ils les restituent, puis ils les suppriment, puis… Les riches criollos (descendants de colons) envahissent nos territoires et y installent ce que n’a pas réussi l’empire espagnol : son modèle de civilisation et de développement. Ils exploitent l’arbre de quina pour le marché pharmaceutique détruisant ainsi les forêts dans les montagnes, ils instaurent l’élevage du bétail et les cultures de café. Dans la vallée, ils étendent encore les cultures de cannes à sucre. Finalement, une loi nous reconnaît. Ca se passe en 1890, avec la loi 89 qui nous restitue les resguardos, nous déclare «mineurs devant la loi», et nous soumet à nous «réduire à la vie civilisée». Au moins, ils sont clairs là-dessus : leur civilisation nous réduit. Même si ce qu’ils veulent dire en réalité c’est que nous allons devoir nous «blanchir». Et sur beaucoup d’aspects ils y parviennent. Le cordon ombilical commence à se rompre. C’est d’ailleurs dans ce but qu’est née la république.

Presque cent ans après la naissance de la Colombie, en plein 20ème siècle, la vie dans les resguardos est sous une domination totale. La loi les déclare terres à l’abandon, sans propriétaire, disponibles. Les propriétaires terriens y installent leurs propriétés et les dominent à leur aise. Ils font payer le fermage ou impôt sous forme de travail, nous maltraitent. Imposent le servage. Un jeune nasa qui a servi dans l’armée de Colombie revient à sa terre dans le Cauca, et comme il sait lire et s’y connaît un peu en droit, il prend connaissance de la loi 89. Il va alors de village en village, de hameau en hameau, de chicheria en chicheria(2) et parle avec les gens : «cette terre, c’est la nôtre, et on ne doit pas payer le fermage». C’est Manuel Quintín Lame.

A partir de cette lutte, la «Quintinada», et plus tard avec notre organisation indigène du Cauca, nous réussissons à récupérer les terres et à étendre les resguardos; de nouveau, dans nos territoires des hommes et des femmes libres germent dans les ventres. On en est là lorsqu’en 1991 la Colombie ouvre ses frontières. C’est lorsqu’arrive le néo-libéralisme et que se fait une nouvelle constitution politique. Là, nous aussi, on est inclus, comme peuple nasa, à l’intérieur de cet accord politique. Dix ans après, c’est évident qu’on est tombés dans le piège : maintenant, nous luttons contre le gouvernement mais nous faisons partie de l’Etat. On en oublie de récupérer des terres. A partir de ce moment, dans le monde entier, le néo-libéralisme laisse peu à peu son empreinte d’exclusion et d’extermination.

De nasas à indiens, d’indiens à esclaves, à reclus dans des resguardos, à colombiens, à mineurs devant la loi, à civilisés, à citoyens, à exploités, à exclus, à exterminés… Voilà le destin manifeste que nous octroie l’Occident.

Libération de Uma Kiwe

Un jour, nous nous décidons à reprendre la récupération des terres. A ce niveau là, on voit déjà bien en face les fruits du capitalisme : réchauffement global, extinction, faim, douleur. Juste pour vous dire, dans ce pays 0.4% des propriétaires sont maîtres de 41% de la terre ; 25 millions d’hectares sont sollicitées pour l’exploitation minière ; les glaciers ont perdu 85% de leur glace ; la forêt sèche tropicale, la forêt andine et la haute forêt andine sont en extinction. La canne à suce occupe 330 mille hectares du sol de la vallée du fleuve Cauca et consomme 25 millions de litres d’eau par seconde. Voilà pourquoi nous disons :

“Notre mère n’est pas libre pour toujours ; elle le sera lorsqu’elle deviendra de nouveau sol et foyer collectif des peuples qui prennent soin d’elle, la respectent, et vivent avec elle… Tous les peuples, nous sommes esclaves, aux côtés des animaux et des êtres de la vie, tant que nous ne parvenons pas à ce que notre mère retrouve sa liberté.”

Nous nous mettons alors à libérer la Terre Mère depuis le Nord du Cauca, en occupant la propriété La Emperatriz. Ca se passe le 2 septembre 2005.

A la première tentative, nous échouons. Onze jours après, nous signons avec l’Etat colombien un accord pour qu’ils nous cèdent cette terre, et nous apprenons alors que l’Etat signe toujours ce qu’on lui demande pour faire illusion et ensuite ne pas tenir ses engagements. On apprend pour mieux revenir à la charge. Nous apprenons par exemple que les puissants

“viennent racler le fond de la casserole. Et que ce qu’il y a dans le fond de la grande poêle n’est en rien négligeable: or, pétrole, beaucoup de minéraux, gaz, eau, oxygène, biodiversité. C’est beaucoup, mais c’est la fin. C’est tellement que ça excite leur ambition, c’est tellement que ça ferait exploser leurs comptes bancaires. Mais c’est la fin. C’est leurs comptes bancaires ou la vie. C’est satisfaire le plaisir de leur ambition ou bien la vie telle que nous la connaissons.”

Le 14 décembre 2014, avec l’expérience accumulée de cinq siècles, nous prenons le diable par la queue : nous entrons sur les terres de l’homme le plus riche de Colombie, Carlos Ardila Lülle, qui les maintient asservies par la canne pour produire des bio-carburants et du sucre. On passe à l’offensive. L’aube du 15 décembre 2015 est un tournant dans l’histoire : on passe de exploités et exclus à libératrices et libérateurs de la Terre Mère.

Maintenant nous sommes beaucoup de familles nasas à vivre sur ces 9 propriétés, et bien d’autres se préparent à nous rejoindre. Ici nous sentons pousser nos racines, et battre le cordon ombilical qui nous relie à Uma Kiwe. Nous construisons des cabanes avec cuisine, toilettes, douche, espace de réunion ; nous fauchons la canne, nous semons du maïs, des bananes plantain, du manioc, des haricots ; nous laissons pousser les plantes sauvages, nous voyons revenir les animaux des bois; nous élevons des vaches, des canards, des poules ; nous affrontons l’armée et l’ESMAD (Escuadrón Móvil Antidisturbios) (300 tentatives d’expulsion depuis 2014); nous faisons face à 200 procédures judiciaires, et 16 menaces de mort de la part des groupes paramilitaires; nous pleurons, et nous gardons en mémoire neuf libérateurs de la Terre Mère assassinés depuis 2005 ; nous partageons les récoltes –lorsqu’elles ne sont pas détruites par l’Etat, au service d’Ardila Lülle qui finance les expulsions- avec les mouvements populaires des villes.

Voilà comme nous avons traversé 481 années en affrontant les empires. Cheminant à notre manière, écrivant à notre manière. Voilà comme nous faisons un nid en dehors de l’Etat, en dehors du capitalisme. Long est le chemin que nous avons parcouru en cinq siècles. Beaucoup d’écoles et beaucoup de pensées ont nourri notre histoire. Grâce à cette expérience, nous sommes certains du chemin que nous parcourons maintenant : que c’est notre propre savoir, la racine nasa, qui nous permet de continuer à traverser le Cosmos en mangeant, buvant, semant, tissant, faisant des offrandes, pêchant, dansant avec tous les êtres de la vie, au rythme du sein et du nombril de Uma Kiwe. A être nasas, simplement.

Et voilà, peuples du Mexique et du monde, gens de tous les âges et de toutes les couleurs, une brève histoire du temps, la brève histoire de notre être et de notre lutte. Quelle heure est-il ? Nous sommes à 13,800 millions d’années de la première danse. Il nous reste, selon les comptes, cinq mille millions d’années avant que s’éteigne le soleil. Peut être cent ans seulement, si le rythme de destruction du modèle de développement capitaliste continue de la sorte. Alors nous verrons si nous nous retrouverons tous, les résistances depuis Abya Yala et les gens de tous les âges et de toutes les couleurs. Allez, c’est l’heure d’un café. Allons donc à la cabane-cuisine.

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1. resguardos indígenas : statut particulier des territoires indigènes créés par la Couronne espagnole afin de regrouper la population et faire payer les impôts en tributs et en travail. Aujourd’hui, les resguardos existent toujours, et sont depuis la constitution de 1991 gérés en semi-autonomie par les communautés.

2. chichería : lieux populaires de fabrication et de consommation de la chicha, une boisson fermentée de maïs ou de canne à sucre.

liberemoslatierra@riseup.net

Imagen de portada: Abel Rodríguez, Terraza alta, 2018. Cortesía del artista y de Instituto de Visión

Fuente: https://www.revistadelauniversidad.mx/articles/c0cf24b3-43ba-45ba-859a-7517bfa82e96/sencillamente-nasas

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